Professionnels.les de santé et réseaux sociaux : entre opportunités, droits et obligations
- Philippe AUER

- il y a 4 jours
- 7 min de lecture
Tu es kiné, ostéo, infirmier.e, podologue, ergothérapeute ou psychologue… et tu te demandes ce que tu as le droit de faire (ou pas) sur les réseaux sociaux ? Tu n'es pas seul.e. La présence des soignant.es en ligne n'est plus un phénomène marginal, mais entre liberté d'expression et obligations déontologiques, il est parfois difficile de s'y retrouver.
Voici ce que tu dois savoir pour communiquer sereinement, sans risquer ta réputation ni ta licence.
Pourquoi les soignant.es investissent-ils.elles les réseaux sociaux ?
Les motivations sont nombreuses et tout à fait légitimes. Les réseaux sociaux permettent d'abord une veille professionnelle efficace : établissements de santé, sociétés savantes, ordres professionnels y publient leurs informations en temps réel. LinkedIn ou X (ex-Twitter) sont devenus des outils incontournables pour rester à jour.
Ils offrent aussi un espace collaboratif inédit : des groupes privés entre praticien.nes permettent d'échanger sur les bonnes pratiques, de partager des cas cliniques anonymisés ou de poser rapidement une question à des confrères et consœurs. Une richesse que ne permet pas toujours le quotidien du cabinet ou du service.
Et puis, les réseaux répondent à une demande réelle du public en matière d'information de santé fiable. Des comptes comme « L'homme en blanc » (infirmier), « Les minutes de Jérémy » (IADE) ou « Fruitrurgie » (interne en médecine) ont émergé précisément pour contrebalancer la vague de fausses informations qui a explosé pendant le Covid-19.
Leur approche commune : rigueur scientifique, sources citées, validation par les pairs.
"Mon éthique, c'est de toujours sourcer ce que je dis." Jérémy Guy, IADE et créateur de contenu (Actusoins, 2023)
Quels réseaux, pour quels usages ?

Tous les réseaux ne se valent pas selon ce que tu cherches à faire.
Pour les échanges entre pairs et la veille professionnelle :
LinkedIn est le réseau professionnel par excellence pour valoriser ton parcours, publier des articles de fond et entretenir ton réseau. X (ex-Twitter) est idéal pour la diffusion d'informations rapides et les échanges entre spécialistes. Des plateformes spécialisées comme Medscape ou Univadis permettent aussi des discussions entre professionnels.les dans un cadre plus maîtrisé.
Pour la vulgarisation grand public :
YouTube est adapté aux formats longs et pédagogiques, avec un référencement durable dans le temps. Instagram et TikTok sont plébiscités pour les formats courts et accessibles, notamment auprès des jeunes adultes. Le choix de la plateforme doit donc être guidé par ta cible (confrères.sœurs ou grand public) et le type de contenu que tu veux produire.
Ce que dit la loi : un cadre strict mais clair
Ta présence en ligne n'est pas une zone de non-droit. Elle est encadrée par plusieurs textes que tout.e soignant.e doit connaître.
Communication autorisée, mais encadrée selon ta profession 🧑⚕️
Avant 2020, la règle était simple et sévère : toute publicité était interdite aux professionnel.les de santé. Les décrets du 22 décembre 2020 (publiés au Journal officiel le 24 décembre 2020) ont changé la donne pour six professions : médecins (décret n° 2020-1662), chirurgiens-dentistes (n° 2020-1658), infirmier.es (n° 2020-1660), masseurs-kinésithérapeutes (n° 2020-1663), pédicures-podologues (n° 2020-1659) et sages-femmes (n° 2020-1661).
La phrase "Sont interdits tous procédés directs ou indirects de publicité" a été supprimée des codes de déontologie de ces six professions. Désormais, chacune d'entre elles "est libre de communiquer au public, par tout moyen, y compris sur un site internet, des informations de nature à contribuer au libre choix du praticien par le patient, relatives notamment à ses compétences et pratiques professionnelles, à son parcours professionnel et aux conditions de son exercice." (Code de la santé publique, articles R. 4321-67-1 et suiv. pour les kinés, R. 4312-68-1 et suiv. pour les infirmier.es).
Mais cette liberté reste très encadrée. La communication doit être loyale, honnête, non comparative, et ne pas inciter à des actes de soins inutiles. La santé ne doit pas devenir un commerce. Ce qui reste strictement interdit pour toutes ces professions : le référencement payant et la sponsorisation de publications sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux.
Voici ce que cela change concrètement selon ta profession.
Si tu es infirmier.e, le Conseil national de l'Ordre a adopté de nouvelles recommandations en janvier 2025. Sur un site internet ou sur les réseaux sociaux, tu es autorisé.e à diffuser ta photo de cabinet, les noms de tes associé.es ou collaborateur.rices, les langues parlées, ainsi que tes spécificités d'exercice validées par le CNOI en lien avec tes diplômes. Tu peux aussi communiquer sur ton parcours et tes compétences. En revanche, toute démarche comparative ou visant à attirer de nouveaux.elles patient.es par des procédés commerciaux reste prohibée.
Si tu es kinésithérapeute, les mêmes principes s'appliquent. Tu peux informer sur ton activité, tes spécialités, tes horaires. En revanche, il t'est interdit d'acheter des mots-clés, de procéder à toute forme de référencement payant ou de sponsoriser tes publications sur les réseaux sociaux. La ligne à ne pas franchir : ta communication doit informer, pas attirer.
Si tu es ostéopathe, ergothérapeute ou psychologue, la situation est différente : ces professions ne sont pas soumises aux mêmes décrets de 2020, car elles ne disposent pas d'un ordre professionnel avec code de déontologie de même nature. Elles restent néanmoins soumises au droit commun de la consommation et à l'interdiction de la publicité mensongère ou comparative. Le cadre est moins formalisé, mais les risques d'image et de crédibilité sont identiques.
La ligne à ne pas franchir est la même pour tout le monde : le critère le plus communément utilisé pour distinguer la simple information de la publicité consiste à apprécier la volonté de promotion du praticien.ne. Informer sur ce qu'on fait : oui. Se présenter comme "le meilleur kiné de la région" ou promettre une guérison en une séance : non.
La déontologie ne s'arrête pas à la sortie du cabinet ⚕️
C'est l'un des points les plus souvent méconnus. L'article R.4127-31 du Code de la santé publique (Légifrance) est explicite : "Tout médecin doit s'abstenir, même en dehors de l'exercice de sa profession, de tout acte de nature à déconsidérer celle-ci."
Ce principe a encore été confirmé par un arrêt du Conseil d'État du 12 juin 2024 : un professionnel de santé peut être sanctionné disciplinairement même pour des faits sans lien direct avec l'exercice médical. Autrement dit, un post sur les réseaux, même personnel, même publié le soir depuis ton canapé, peut engager ta responsabilité disciplinaire s'il porte atteinte à l'image de ta profession : messages insultants, discriminatoires, diffamatoires ou susceptibles de déconsidérer le corps soignant.
Le secret médical et la protection des données
Publier une photo ou une anecdote impliquant un.e patient.e, même sans le nommer, peut constituer une violation du secret médical. La règle est simple : aucune information permettant d'identifier, même indirectement, une personne prise en charge ne doit être partagée sans son consentement explicite. Cette obligation vaut quelle que soit la plateforme.
En résumé : ce qui est autorisé, ce qui ne l'est pas

La charte du CNOM : un cap pour les soignant.es créateur.rices de contenu
Face à la multiplication des contenus médicaux en ligne (parfois inexacts, parfois dangereux), le Conseil national de l'ordre des médecins (CNOM) a franchi une étape importante. Présentée le 16 janvier 2025 à la Maison de la Chimie à Paris, une charte éthique destinée aux médecins créateur.rices de contenu a été élaborée en partenariat avec YouTube et des praticien.nes expérimenté.es dans ce domaine.
Cette charte repose sur dix principes fondamentaux. Sans être juridiquement contraignante, elle structure les bonnes pratiques attendues et constitue une boussole utile pour tous.tes les soignant.es actif.ves en ligne :
Informer avec pédagogie, sans simplifier à l'excès
Garantir la transparence sur son identité : le titre de "docteur" réservé aux seul.es titulaires légitimes
Sourcer et dater tous les contenus publiés
Ne pas prodiguer de conseils médicaux personnalisés : les réseaux sociaux ne remplacent pas une consultation
S'abstenir de promouvoir des pratiques non validées scientifiquement
Éviter l'autopromotion : les plateformes ne doivent pas devenir des outils d'attraction de patientèle
Rejeter la publicité commerciale pour des médicaments ou dispositifs médicaux
Faire preuve de modération, y compris face aux critiques
Respecter la confidentialité des patient.es en toutes circonstances
Maintenir la séparation entre information de santé publique et intérêts personnels ou commerciaux
Selon le CNOM, cette initiative répond à un constat préoccupant : la prolifération de contenus trompeurs sur des thématiques sensibles comme la médecine esthétique ou les médecines non conventionnelles. En offrant des repères clairs, elle vise à responsabiliser les praticien.nes tout en renforçant la confiance du public.
Les trois risques à ne pas sous-estimer
L'usurpation d'identité : n'importe qui peut créer un profil à ton nom.
L'atteinte à l'image : un post mal formulé, une prise de position imprudente ou une image déplacée peuvent nuire non seulement à ta réputation personnelle, mais à celle de toute ta profession.
Les partenariats risqués : les offres de marques ou de laboratoires peuvent sembler attractives, mais elles engagent profondément ta crédibilité. Comme le résume Jérémy Guy : "Certains laboratoires arrivent avec des sommes énormes. Mais si cela ne respecte pas ma déontologie, je dirai non. Je pourrais me griller en une minute en acceptant un mauvais partenariat." ---
🌐 Les réseaux sociaux sont un outil puissant au service de la santé publique, à condition de les aborder avec la même rigueur que celle que tu apportes à ton exercice clinique. Ta déontologie ne s'arrête pas à la porte du cabinet : elle te suit jusque dans tes publications du soir.
👉 Étape suivante : Clique ici pour t'inscrire à la conférence gratuite de ce dimanche. Tu verras concrètement ce qu'un.e kiné, ostéo ou soignant.e peut proposer en entreprise… même en partant de zéro. Et tu découvriras les coulisses des professionnels.les qui ont déjà sauté le pas.
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Philippe
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Sources : Actusoins, « Professionnels de santé et réseaux sociaux : contours d'une déontologie », juin 2023 Groupe Pasteur Mutualité / CNOM « Une charte pour encadrer l'activité des médecins créateurs de contenu en ligne », mars 2025
Ordre national des infirmiers, « Recommandations en matière d'information et de publicité », janvier 2025
Légifrance : Décrets n° 2020-1658 à 2020-1663 du 22 décembre 2020, publiés le 24 décembre 2020
Légifrance : Article R.4127-31 du Code de la santé publique Conseil d'État, arrêt du 12 juin 2024 (déontologie médicale hors exercice professionnel)



